Des Etats-Unis à la France : la valse des grands émissaires au Liban se poursuit sans jamais réellement peser.
De Robert Murphy à Jean-Claude
Cousseran en passant par Dean Brown, nombreux sont ceux qui ont essayé de peser
sur la scène politique intérieure libanaise. Et l’histoire se répétant
inlassablement, leurs rapports se concluant quasiment tous de la même
manière : « de toute façon, le Libanais ne comprend que ce qui l’arrange
».
« Envoyé spécial », énième du nom. La mission confiée à Jean-Yves Le Drian par le président français Emmanuel Macron est loin d’être novatrice. Attendu au Liban ce 21 juin, l’ex-chef de la diplomatie française doit s’entretenir avec les divers dirigeants politiques d’un pays qui ne parvient pas à mettre en exercice un président depuis dix mois. Depuis des décennies, le Liban accueille plus ou moins de bon gré, ces émissaires envoyés par les grandes puissances pour prendre le pouls d’un inépuisable jeu politique local et tenter de peser dans l'équation à trois côtés... Le plus souvent à échecs successifs.
Avant l’atterrissage à Beyrouth de Jean-Yves Le Drian, il est intéressant de revenir sur une chronologie riche en anecdotes, des « envoyés spéciaux » les plus notables qui se sont succédé au pays du cèdre depuis 1958.
Peu après ces évènements, la Maison blanche dépêcha Robert Murphy afin d’exprimer sans ambages au Liban, le soutien américain à Fouad Chéhab, commandant en chef de l’armée, resté neutre durant le conflit. Mais aussi et surtout celui de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, président de la toute nouvelle « République arabe unie », cette dernière incluant la Syrie. Robert Murphy rencontra alors Raymond Eddé, prêt à se porter candidat face au poulain américain, afin de l’informer de la position officielle de Washington. Selon le récit historique, l’émissaire américain tira de sa poche une note de papier et lui dit : « Vous allez être le premier à en connaître la teneur ». Il s’agissait d’un télégramme que venait d’envoyer Nasser signifiant son soutien à son adversaire Fouad Chéhab. Du tac au tac, Raymond Eddé lui répondit : « Et vous, M. Murphy, serez le premier à connaître mon intention de présenter ma candidature à la présidence ». Même s’il savait que son échec était assuré face à cette entente américano-égyptienne, Eddé aura maintenu sa candidature afin à tout le moins, de préserver un semblant de jeu démocratique.
Guerre civile : « les bons offices » français et l’influence de Dean Brown
Aux premiers jours de la guerre civile de 1975, la France qui a à cœur de conserver une voix stratégique dans les pourparlers régionaux, prend alors le parti de dépêcher deux émissaires : Maurice Couve de Murville et Georges Gorse. Leur mission consistera à tenter de rapprocher les points de vue par la négociation de compromis. Sous couvert d’appellations comme aiment à les inventer les conseillers du Quai d’Orsay, ces derniers furent chargés de missions d’« amitié et d’information » et de « bons offices » qui portèrent bien mal leurs noms au demeurant, compte tenu de leurs échecs à contenir les passions tristes d’un Liban qui s’enfoncera un peu plus chaque jour dans le conflit.
Dans le contexte historique de l’époque où les regards en chien de faïence étaient plus de mise, la technique diplomatique des émissaires tantôt officiels, tantôt officieux, se révèlera parfois efficace. Et différents exemples au Proche-Orient le confirmeront, les Etats-Unis s’en feront maîtres. Au début de la guerre civile libanaise, ce sont encore les médiations américaines qui aboutiront, plus que celles de la France ou de tout autre acteur européen. En 1976, Dean Brown, nouveau chargé de tractations de l’Oncle Sam, tentera de favoriser un rapprochement avec la Syrie et obtiendra un accord discret sur la candidature d’Élias Sarkis, qui sera élu par une faible majorité de 66 voix sur 99 députés.
1988 : l’échec de Richard Murphy
« Ce sera Mikhaël Daher ou le chaos ». Cette phrase, lancée par Richard Murphy à son retour de Damas, signa une nouvelle fois la position des États-Unis et de leur allié syrien de l’époque pour la présidentielle de l’été 1988, alors candidat à d’Amine Gemayel. Chargé d’une mission au Liban par le département d’État américain, le nouvel émissaire aura toutefois moins de succès que le Murphy de 1958.
Las des perpétuelles interventions d’ingérences venues de l’étranger, les poids lourds chrétiens du pays se dresseront contre l’initiative américaine. « Nous ne sommes pas un protectorat américain ! » rétorquera Michel Aoun, alors chef de l’armée, à Richard Murphy. Avec le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, Aoun réussira à empêcher les députés d’accéder au Parlement pour l’élection présidentielle, la rendant ainsi impossible.
2007 : la « french touch » Kouchner n’opère pas
Parfois et l’histoire des relations internationales le démontre, ce ne sont pas les émissaires qui font avancer les choses, mais plus simplement les événements du pays. L’exemple le plus frappant est la date du 7 mai 2008 et la figure de Michel Sleiman. Ce jour-là, des éléments armés du Hezbollah envahissent Beyrouth et la Montagne après une décision du gouvernement Siniora de saisir le réseau de télécoms privé du parti chiite. Puis de démettre de ses fonctions Wafic Choucair, alors responsable de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth et réputé proche de cette formation. Alors que la candidature de Sleiman était bloquée, l’opération aura eu pour conséquence sa remise sur les rails électoraux.
Auparavant, l’envoyé spécial au Liban Jean-Claude Cousseran et surtout l’inénarrable Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, avaient tous deux tenté de réconcilier les différents protagonistes des 8 et 14 mars. Plusieurs semaines de déambulations du médiatique Bernard Kouchner plus tard, de rencontres avec notamment le patriarche Sfeir, Nabih Berry, la realpolitik française du moment n’aura aucun effet. Le pays est restera plusieurs mois sans locataire du palais présidentiel après la fin du mandat d’Émile Lahoud, faute de consensus.
Et de bon train d’analystes du moment : « Les Français n’arrivent jamais à trouver d’explication sur pourquoi les Libanais n’arrivent pas à élire de président. Alors que les Libanais peuvent toujours citer une raison quelconque. Leur compréhension des enjeux n’est pas la nôtre », reprenait la presse nationale libanaise. Alors que dans son style brut de décoffrage bien éloigné des pratiques d’alcôves du Quai d’Orsay, Bernard Kouchner dénonçait pour sa part non sans insistance, « ceux » qui bloquent l’élection présidentielle au Liban. Jusqu’à oser non sans maladresse : « la France fera savoir au monde entier qui est responsable de cette situation ». Devant un parterre de journalistes, le sulfureux ministre tentera de justifier de ce nouvel échec d’émissaire : « Le Liban est un casse-tête, et vous Libanais, vous ne vous mettrez jamais d’accord entre vous ! » Realpolitik oblige.
Quel que soit l’émissaire et son origine, la même problématique persiste : chacun prendra acte à sa guise des déclarations des ambassadeurs. Chacun comprendra ce qui l’arrange dans leur teneur, et chacun y lira son propre intérêt. C’est exactement ce qui se passera avec Le Drian mercredi, ce dernier étant toutefois réputé plus habile, si ce n’est expérimenté en la matière.
Enfin, ce nouvel et énième émissaire français au pays du cèdre, devra faire face au souvenir amer de la dernière visite éclair et tonitruante d’Emmanuel Macron il y a trois ans, restée sans grands effets malgré les promesses d’un avenir plus radieux pour les Libanais. Incontestablement, l’image de la France, de sa diplomatie et de sa coopération est particulièrement dégradée dans la région où les convoitises internationales sont nombreuses…
Olivier DELAGARDE
Maître de conférences en
Géopolitique & Sciences de l'information
Enseignant-chercheur en
Histoire contemporaine & des médias

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